Un panafricanisme de rupture, assumé et martelé
« Dans l’ordre mondial aujourd’hui, il n’y a que deux camps. » La formule, prononcée en octobre 2025 devant des panafricains venus de 22 pays, résume la pensée du capitaine Ibrahim Traoré. Pour lui, point de neutralité possible : ceux qui prétendent rester à distance sont soit naïfs, soit complices. Cette radicalité, héritée de Sankara, Lumumba et Kadhafi, guide chaque décision du jeune chef d’État burkinabè. Dès son arrivée au pouvoir en septembre 2022, il a expulsé les troupes françaises, dénoncé les accords de défense hérités de la Françafrique et noué des alliances avec la Russie, tout en martelant que « personne ne forme l’armée burkinabè ». Une souveraineté sans compromis, qui lui a valu l’admiration des jeunesses africaines, du Ghana au Liberia, et la présidence tournante de l’Alliance des États du Sahel (AES) depuis décembre 2025.
Un bilan sécuritaire et économique tangible
Loin des discours creux, Traoré peut s’appuyer sur des résultats concrets. Sur le plan militaire, l’armée burkinabè a repris l’initiative face aux groupes terroristes : Pétégoli, Nadiagou, des localités autrefois sanctuarisées, ont été reconquises. Le nombre de personnes déplacées internes est passé de deux millions à moins d’un million. L’État contrôlait moins de 60 % du territoire en 2022 ; fin 2025, ce taux atteignait près de 75 %. Surtout, le Burkina a mis fin aux formations dispensées par les puissances occidentales : « Aujourd’hui, tout est endogène », affirme le capitaine. Sur le plan économique, l’autosuffisance alimentaire a été déclarée atteinte en 2025, grâce à la mécanisation agricole et aux barrages villageois. Cinq mines d’or étrangères ont été nationalisées, créant la Société nationale des substances précieuses (SONASP). Le plan national de développement 2026-2030, doté de 64 milliards de dollars, sera financé aux deux tiers par les ressources propres du pays – une rupture historique avec la dépendance à l’aide étrangère.
Le rejet du moule démocratique occidental
L’entretien d’avril 2026 a surtout été marqué par une déclaration choc : « On ne parle même pas d’élections d’abord. Il faut que les gens oublient la question de la démocratie, la démocratie ce n’est pas pour nous. » La transition, initialement prévue pour juillet 2024, a été prolongée de cinq ans, et tous les partis politiques dissous en février 2026. Cette position a suscité de vives critiques. Human Rights Watch a publié un rapport accablant documentant des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, avec 1 837 morts civils entre janvier 2023 et août 2025, dont l’exécution sommaire de 223 civils en février 2024. Traoré a nié les allégations. Par ailleurs, le régime a interdit ou suspendu de nombreux médias internationaux, dont Jeune Afrique, et expulsé des journalistes. L’ONU a exhorté le Burkina à revenir sur l’interdiction des partis.
Les forces de l’ombre et le spectre de Sankara
Traoré sait qu’il marche sur le même fil que ses illustres prédécesseurs. Depuis 2022, au moins deux tentatives de coup d’État et plusieurs complots d’assassinat ont été déjoués. En janvier 2026, les autorités ont annoncé avoir déjoué un projet sophistiqué visant à tuer le président, fomenté par son prédécesseur exilé, Paul-Henri Sandaogo Damiba, avec un financement ivoirien. Le général Michael Langley, commandant de l’AFRICOM, a accusé Traoré de détourner les réserves d’or – accusations balayées d’un revers de main. Le parallèle avec Thomas Sankara est inévitable : même âge, même grade, même volonté de rupture. Mais des différences apparaissent : là où Sankara cherchait un non-alignement actif, Traoré assume un alignement stratégique avec la Russie ; là où Sankara croyait en l’intégration régionale au sein de la CEDEAO, Traoré a préféré la voie « schismatique » de l’AES.
Un pari historique aux enjeux planétaires
Le capitaine Ibrahim Traoré incarne aujourd’hui bien plus qu’un simple chef de junte sahélienne. Il est devenu l’étendard d’un panafricanisme combatif, celui qui ose dire « non » à l’ordre mondial établi et qui mise sur l’autosuffisance et la force pour protéger son peuple. Ses critiques sont légitimes : la répression des dissidents, les allégations de crimes de guerre, l’absence d’élections et la mainmise sur les médias sont des zones d’ombre dans un tableau par ailleurs impressionnant de reconquête nationale. Mais pour des millions d’Africains, Traoré incarne l’espoir d’un réveil véritable des consciences, celui que Mongo Beti appelait de ses vœux, celui que Sankara a payé de sa vie. La suite dépendra de la capacité du Burkina et de l’AES à transformer ces paroles en réalités durables, face à des adversaires qui n’ont jamais accepté l’idée d’une Afrique vraiment libre.





